L’opportunisme de l’opposition factice entre public et privé

Introduction

Des personnalités (politiques, économistes, etc.) « de gauche » prônent plus de services publics, au détriment du privé. Elles ont construit leur notoriété en partie grâce à ce type de discours, bien des citoyens les soutenant en toute bonne foi. Tandis que des personnalités « de droite » ont la stratégie inverse : préconiser moins de public et plus de privé.

Pourtant, le discours d’opposition entre public et privé n’a pas grand sens. Certes, pour le « citoyen lambda », passer du public au privé (ou le contraire) est difficile. Mais, pour l’élite sociale, la frontière entre public et privé n’existe pas. Les dirigeants du privé et ceux du public font partie des mêmes réseaux : des politiciens passent allègrement du public au privé, voire cumulent des postes haut placés dans le public et dans le privé.

La raison en est simple : le succès dans le monde du travail est basé avant tout sur les réseaux. La réussite (sociale) appelle la réussite : certains occupent plusieurs postes haut placés, avec des titres pompeux, des gros salaires et des « armées » de personnes sous leurs ordres qui font une grande partie du travail. D’autres n’ont pas de quoi survivre.

Prôner plus de services publics, c’est utiliser de façon opportuniste l’illusion que les dirigeants du public auraient des valeurs différentes de celles des dirigeants du privé.

Une illustration : les médias

Bien des personnes critiquent, souvent à juste titre, les médias privés pour leur proximité avec le gouvernement. Un exemple : Patrick Drahi, propriétaire de Libération, L’express, BFM TV et RMC, est réputé proche d’Emmanuel Macron [1].

Mais, là où leur discours cesse d’être cohérent, c’est que, « en conséquence », elles prônent de développer les médias de service public (MSP). Or, ces médias sont, dans le fond, dépendants du gouvernement. La plupart des arguments utilisés pour critiquer les médias privés s’appliquent également aux médias publics (et réciproquement).

Il est vrai que le pouvoir est passé maître dans l’art de l’autonomie de façade, en créant nombre de structures étiquetées comme « indépendantes », alors qu’elles sont, en réalité, sous son contrôle. Par exemple, le concept d’autorité administrative indépendante (« organisme administratif qui agit au nom de l’État et dispose d’un réel pouvoir, sans pour autant relever de l’autorité du gouvernement » [2]) n’a, en pratique, pas grand sens : le gouvernement est à la tête de l’État, et ce type d’organisme dépend de ce dernier. De façon analogue, les médias publics sont censés puiser à même le Trésor public pour présenter une programmation qui est dans l’intérêt général tout en étant indépendants du parti au pouvoir [3]. Or, par définition, le Trésor public est l’ensemble des moyens financiers dont dispose l’État… qui est dirigé par le parti au pouvoir.

Les dérives impactant France Télévisions sont révélatrices. Ainsi, les enquêteurs de l’OCLCIFF (Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales, qui est un service de la Direction centrale de la Police judiciaire) ont soupçonné Olivier Schrameck, président du CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel, « autorité administrative indépendante », plus exactement « autorité publique indépendante » (API) [4], censée réguler le secteur audiovisuel au nom de l’État mais sans dépendre du gouvernement [5]) au moment de la nomination en 2015 de Delphine Ernotte à la tête de France Télévisions, d’avoir favorisé celle-ci [6]. De plus, cette même Delphine Ernotte a imposé une baisse des moyens et des effectifs alloués à l’information, ce qui a provoqué fin 2017 une motion de défiance et une grève [7]. La situation dans le public est comparable à celle du privé.

Conclusion

Une structure n’a, en tant que telle, pas de valeurs : ce sont ses membres qui en ont (ou non). La notion de « personne morale » (entité, de droit public ou de droit privé, censée être titulaire de droits et de devoirs [8]) est profondément immorale car elle permet souvent aux dirigeants qui commettent des dérives de se réfugier derrière les structures qu’ils chapeautent (c’est la structure qui « paye l’addition », pas le dirigeant). Il existe tout de même des situations où le dirigeant peut être poursuivi en justice (par exemple, dans le cas où il dirige une société commerciale, s’il y a abus de biens sociaux [9] [10]), mais cela reste en pratique trop rare. Au final, dans bien des cas, les dirigeants sont peu impactés : ils poursuivent, de par leurs réseaux, leur « brillante » carrière à la tête d’autres entités. Par contre, les salariés « de base », moins mobiles, devront se serrer la ceinture, du fait des compensations payées par la structure (société ou administration) dans laquelle ils travaillent et des difficultés liées à la dégradation de l’image de cette dernière.

A l’heure actuelle, public et privé ont des travers similaires. Le vrai combat à mener est celui qui consiste à avoir des dirigeants honnêtes.

Sources

[1] https://blogs.mediapart.fr/revue-frustration/blog/240317/de-linstitut-montaigne-patrick-drahi-les-puissants-soutiens-demmanuel-macron De l’Institut Montaigne à Patrick Drahi, les puissants soutiens d’Emmanuel Macron

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Autorité_administrative_indépendante_en_France Autorité administrative indépendante en France

[3] https://aceproject.org/main/francais/me/meb03a01.htm Médias publics et médias de l’État

[4] https://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/institutions/administration/organisation/etat/aai/quelles-sont-differentes-autorites-administratives-independantes-aai.html Quelles sont les différentes autorités administratives indépendantes ?

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Conseil_supérieur_de_l’audiovisuel_(France) Conseil supérieur de l’audiovisuel

[6] https://www.challenges.fr/media/enquete-au-csa-dans-le-cadre-d-une-plainte-sur-la-nomination-de-delphine-ernotte_565697 Enquête au CSA dans le cadre d’une plainte sur la nomination de Delphine Ernotte

[7] https://www.challenges.fr/media/france-televisions-la-motion-de-defiance-contre-delphine-ernotte-est-votee-a-une-majorite-ecrasante-de-84_519655 France TV: après la motion de défiance, une grève en cours

[8 ] https://fr.wikipedia.org/wiki/Personne_morale Personne morale

[9] https://www.legavox.fr/blog/maitre-anthony-bem/abus-biens-sociaux-conditions-legales-4744.htm L’abus de biens sociaux : conditions légales, sanctions pénales et moyens de défense

[10] http://www.terrillon.com/labus-de-biens-sociaux/ L’abus de biens sociaux

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