Lutte contre les violences faites aux femmes : attention aux dérives

Les violences faites aux femmes constituent un travers inacceptable de notre société. Elles peuvent intervenir dans la sphère privée, c’est notamment le cas des violences conjugales [1], ou dans la sphère publique, nombre de femmes étant harcelées lorsqu’elles se promènent dans leur propre quartier [2]. Ces violences revêtent des formes différentes : psychologiques, verbales, physiques et/ou sexuelles. Il était nécessaire d’engager des actions politiques et médiatiques afin de lutter contre ces dernières.

A ce titre, l’actualité abondante des derniers jours est salvatrice. Cependant, son traitement contient des dérives, nuisibles à la cause de départ et engendrant un certain malaise.

A) Dérives observées

Violences faites aux femmes et égalité homme-femme : arrêtons de mélanger des sujets sans rapport

Mélanger des sujets sans rapport est fréquent, surtout lorsqu’ils sont médiatisés. Cette dérive s’explique par un conditionnement social et une recherche à tout prix du sensationnel.

Le secrétariat d’État en charge de l’Égalité entre les femmes et les hommes a ainsi des missions sans rapport avec son intitulé [3]. Il doit, entre autres, lutter contre le harcèlement et les violences sexuelles et assurer la protection effective des victimes de ces violences.

Or, il est important de comprendre pourquoi lutte contre les violences faites aux femmes et égalité homme-femme ne sont pas liés :

  • Militer pour l’égalité des sexes consiste à lutter contre les inégalités sociales empêchant les femmes de réaliser leur plein potentiel [4]. Il est nécessaire de comparer les situations des hommes et des femmes, par exemple les salaires moyens pour des métiers similaires.
  • Lutter contre les violences faites aux femmes, c’est avant tout faire respecter le droit. Il n’y a nullement besoin de comparer les situations des hommes et des femmes.

Cette confusion entre les deux sujets a des effets néfastes :

  • Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’Égalité homme-femme, occupe plus l’espace politique et médiatique sur des sujets juridiques que Nicole Belloubet, garde des Sceaux [5]. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de critiquer Marlène Schiappa, mais de déplorer le fait que les médias ne donnent pas suffisamment la parole à Nicole Belloubet.
  • Une focalisation sur les femmes, au détriment des hommes. Résultat : alors que les hommes subissent aussi des violences de même nature que les femmes, les préjugés sociaux les rendent inaudibles. 40% des violences conjugales sont subies par le « sexe fort ». En général, une femme frappée par son mari incite les passants à intervenir alors que le contraire indiffère, voire amuse [6].

Une focalisation sur le sexe, effectuée au détriment d’autres problématiques essentielles

La communication effectuée concernant les violences faites aux femmes oublie ou ne met pas suffisamment en avant des problématiques de fond, lorsqu’elles ne sont pas directement liées au sexe. Cela est regrettable, car aborder ces problématiques aurait un impact social positif.

D’une certaine façon, les violences faites aux femmes constituent un sujet tabou, car déchaînant les passions. Ainsi, bien qu’il y ait de nombreux échanges sur ce thème, plus rares sont ceux qui restent courtois, ce qui est pourtant crucial pour aboutir à un débat de qualité. Il est devenu difficile d’aborder le sujet sans mettre l’accent sur l’aspect sexuel, sous peine d’être suspecté de misogynie.

Un exemple de sujet insuffisamment relayé : les femmes SDF victimes de violences sexuelles [7]. Certes, la thématique sexuelle est présente, mais également celle de la pauvreté et ses conséquences. Dans un contexte de précarisation du travail, rappelons qu’un tiers des SDF ont un emploi [8]. La focalisation sur le sexe entraîne que les citoyens ne vont pas faire de lien « politiquement embarrassant » entre des thématiques pourtant liées.

Une confusion entre cabinet de psychiatre et espace médiatique

Un autre travers observable est la multiplication de témoignages publics, notamment sur les réseaux sociaux, effectués en des termes crus. D’entrée, le lecteur va m’objecter que ces témoignages permettent une libération de la parole des victimes, et il aura raison.

Cependant, même si cette pratique a des bénéfices à court terme, elle risque de s’avérer néfaste, et ce sur plusieurs plans :

  • Le droit : la pratique peut aboutir à l’inverse de l’un des effets escomptés, en compliquant au final la traduction en justice des coupables de délits sexuels. En effet, ces témoignages ont peu de chance d’aboutir à des condamnations. Ils ne font donc que donner une illusion de justice. Au contraire, les personnes mises en accusation peuvent légitimement porter plainte pour diffamation. A ce sujet, il ne faut pas oublier un élément important du droit : la présomption d’innocence. Les fausses accusations de viol sont rares, mais elles impactent gravement les personnes accusées injustement [9]. Plus généralement, depuis des années, la présomption d’innocence a tendance à être maltraitée par les médias de masse [10].
  • Les actions concrètes : le slacktivisme, littéralement « activisme paresseux », est une tendance qui se développe de plus en plus [11]. Il s’agit de militer par Internet. Même si ce type d’action a parfois des conséquences concrètes, le risque est que les slacktivistes s’arrêtent à leur mobilisation en ligne et s’engagent encore moins dans la réalité.
  • Le psychisme des victimes : Il s’agit sans doute de l’aspect le plus grave. Sur le coup, témoigner publiquement de sévices subis engendre une libération. Mais à la longue ? Le fait que potentiellement toute personne interagissant avec la victime soit au courant du détail de ses déboires peut lui nuire. N’aurait-il pas été préférable que les témoignages des victimes aient été effectués, en privé, auprès de psychiatres, qui auraient pu soulager leurs souffrances et les orienter, en particulier vers les juridictions compétentes ?

D’ailleurs, la présence médiatique des psychiatres est insuffisante, alors que ce sont des personnes à même de ramener de la raison dans les débats. Les dérapages observés laissent une impression de malaise, et rabaissent des revendications nobles [12].

B) Illustrations

La Une des Inrockuptibles

La semaine dernière, la Une des Inrockuptibles était consacrée à Bertrand Cantat [13], connu pour avoir été le chanteur du groupe Noir Désir et pour avoir provoqué la mort de sa compagne Marie Trintignant. Les Inrockuptibles ont indiqué cette semaine regretter la Une en question [14].

Comme expliqué précédemment, l’aspect sexuel ne doit pas cacher les autres problématiques, juridiques et sociales :

  • Un meurtrier, à cause du poids de sa culpabilité, peut-il être vu comme une victime ?
  • Répondre à la question précédente par l’affirmative est-il insultant pour les proches de la personne décédée ?
  • Les peines pour meurtre conjugal (dans le cas présent, condamnation par la justice lituanienne à huit ans de prison) sont-elles suffisantes ?
  • La libération pour bonne conduite (qui a eu lieu au bout de trois ans et demi) est-elle légitime ? Survient-elle trop tôt ?
  • Est-ce qu’un détenu, une fois sa peine purgée, a le droit d’essayer de reprendre sa vie d’antan ? Ou a-t-il le devoir moral de se faire discret ?
  • Quel rôle doit jouer, ou ne pas jouer, la société en ce qui concerne la réinsertion des anciens détenus ?

Ces problématiques clivantes existent depuis des années, Bertrand Cantat étant devenu un symbole qui les cristallise [15]. La Une des Inrockuptibles est l’étincelle qui a remis le feu aux poudres, sans que pour autant une réflexion de fond n’ait eu lieu.

L’affaire Weinstein

Plusieurs accusations de viol ont été émises à l’encontre du producteur hollywoodien Harvey Weinstein [16]. L’affaire est révélatrice de délits d’une portée très large, ne se limitant pas au monde du cinéma américain :

  • Les violences sexuelles concernent également les hommes. Des acteurs ont témoigné dans ce sens [17].
  • Les violences ne sont pas que physiques, elles sont également psychologiques. Une victime du producteur a qualifié les relations sexuelles de « consenties », mais dit s’être sentie « obligée » de céder à ses avances. Cette déclaration montre l’emprise que peuvent exercer des personnes abusant de leur statut. Le harcèlement psychologique au travail est une pratique trop courante, utilisée à des fins qui ne sont pas que sexuelles, notamment pour faire rentrer de force des employés dans un collectif docile [18].

Ainsi, la problématique qui est à la source, entre autres, d’abus sexuels est celle du harcèlement. Elle reste malheureusement trop peu étudiée dans sa globalité.

#Balancetonporc

Suite à l’affaire Weinstein, des témoignages de femmes sont apparus sur les réseaux sociaux, notamment sur Twitter [19].

Cette mobilisation est inédite, de part :

  • Son ampleur : en France, #balancetonporc et #moiaussi ont rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes.
  • Sa nature : elle n’émane d’aucune organisation féministe, et dépasse largement les cercles militants.
  • Son contenu : les témoignages sont particulièrement crus, #balancetonporc étant révélateur des termes utilisés.

Les dangers inhérents à ce type de mobilisation, qui concernent les aspects légaux, les actions concrètes, et le psychisme des victimes, ont déjà été exposés dans la partie « Une confusion entre cabinet de psychiatre et espace médiatique ».

Nicole Belloubet a déclaré être « mal à l’aise » par le hastag #balancetonporc [20] : « Je trouve que c’est très violent. Il y a, dans le mot ‘porc’ et dans le mot ‘balance’, deux notions qui ne sont pas celles que l’on voudrait voir régir notre société : c’est à la fois la dénonciation et le profond irrespect qui résultent de ces pratiques. »

Conclusion

La lutte contre les violences faites aux femmes a une actualité abondante. Cela devrait être l’occasion de mettre en avant, sans vulgarité, les problématiques de fond et de lancer les chantiers politiques, juridiques, sociaux correspondants.

Sources

[1] http://www.solidaritefemmes-la.fr/les-differentes-formes-de-violences/  Les différentes formes de violences conjugales

[2] http://www.leparisien.fr/paris-75018/harcelement-les-femmes-chassees-des-rues-dans-le-quartier-chapelle-pajol-18-05-2017-6961779.php Paris : des femmes victimes de harcèlement dans les rues du quartier Chapelle-Pajol

[3] http://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/le-secretariat-d-etat/ Les missions du secrétariat d’Etat en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes

[4] https://www.unicef.org/french/gender/3984.html Égalité des sexes

[5] https://www.challenges.fr/politique/droits-des-femmes-comment-marlene-schiappa-est-devenue-une-ministre-incontournable-et-intouchable-du-gouvernement_507369 Comment Marlène Schiappa est devenue une ministre incontournable du gouvernement

[6] http://www.femmeactuelle.fr/actu/news-actu/une-video-choc-sur-les-violences-faites-aux-hommes-17681 Violences faites aux hommes : la campagne choc

[7] http://www.bfmtv.com/societe/j-ai-ete-violee-70-fois-les-femmes-sdf-victimes-de-violences-sexuelles-1258826.html « J’ai été violée 70 fois » : les femmes SDF victimes de violences sexuelles

[8] https://docteurzinzin.com/2017/07/20/droit-au-logement/ Droit au logement : le décalage entre façade et réalité

[9] http://www.slate.fr/story/92579/fausses-accusations-viol Les fausses accusations de viol sont rares, mais elles existent et c’est un problème grave

[10] http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/la-presomption-d-innocence-37080 La présomption d’innocence maltraitée par les médias de masse

[11] http://lexpansion.lexpress.fr/high-tech/slacktivisme-le-militantisme-en-un-clic-depuis-son-canape_1920505.html Slacktivisme : le militantisme en un clic, depuis son canapé

[12] http://www.liberation.fr/debats/2017/10/19/balance-ton-porc-non-merci_1603799 Balance ton porc ? Non merci !

[13] http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/10/11/les-inrockuptibles-mettent-bertrand-cantat-en-une-et-le-debat-qu-on-connait-si-bien-ressurgit_5199624_4832693.html « Les Inrockuptibles » mettent Bertrand Cantat en « une », et un débat que l’on connaît bien ressurgit

[14] http://www.ozap.com/actu/-les-inrocks-sur-bertrand-cantat-le-mettre-en-couverture-etait-contestable/539612 « Les Inrocks » sur Bertrand Cantat : « Le mettre en couverture était contestable »

[15] http://www.lefigaro.fr/musique/2013/10/23/03006-20131023ARTFIG00387-bertrand-cantat-dix-ans-en-enfer.php Bertrand Cantat, dix ans en enfer

[16] http://www.france24.com/fr/20171011-accusations-viol-producteur-harvey-weinstein-nouveau-paria-hollywood Accusations de viol : le producteur Harvey Weinstein, nouveau paria d’Hollywood

[17] http://www.20minutes.fr/societe/2150575-20171013-viols-agressions-sexuelles-hollywood-quand-mythe-virilite-fait-aussi-victimes-chez-hommes Viols et agressions sexuelles à Hollywood : Quand le «mythe de la virilité» fait aussi des victimes chez les hommes

[18] https://exploratioexplorator.wordpress.com/violence-psychologique-et-morale/le-harcelement-psychologique-au-travail/ Le harcèlement psychologique au travail : la maltraitance managériale

[19] http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/10/20/moiaussi-balancetonporc-et-apres-la-catharsis-en-ligne-la-mobilisation_5203735_4832693.html #moiaussi, #balancetonporc : et après la catharsis en ligne, la mobilisation ?

[20] http://www.francetvinfo.fr/societe/harcelement-sexuel/videos-balancetonporc-nicole-belloubet-incite-les-femmes-victimes-de-harcelement-a-porter-plainte_2423617.html #balancetonporc : Nicole Belloubet incite les femmes victimes de harcèlement à « porter plainte »

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