La guerre des mots, ou comment appauvrir les citoyens… sous leurs applaudissements

L’utilisation des mots n’est pas neutre, car ils marquent les esprits des citoyens, et au final influent sur leurs idées. Ainsi, fond et forme sont liés : pour exprimer nos idées, nous utilisons des mots, mais les mots utilisés influent en retour sur nos idées. Voici un florilège des techniques utilisées par les politiques pour effectuer des glissements sémantiques :

Le renversement de point de vue

Les mots correspondent souvent à un point de vue donné, sans que les citoyens n’en aient pleinement conscience. De ce fait, l’utilisation d’un mot à la place d’un autre marque leurs inconscients, et va influer sur leurs idées, sans qu’ils le réalisent.

Avec l’émergence des médias, les gouvernements successifs ont utilisé des termes correspondant à la vision du patronat. Ces termes, critiqués au départ, font partie du langage courant, et ce parfois grâce aux critiques elles-mêmes (critiquer un terme c’est d’une certaine façon l’utiliser !).

A la longue, la vision du patronat est entrée dans les esprits de la plupart des citoyens, modifiant de façon subtile leurs idées.

Un exemple : le gouvernement a renommé le compte « pénibilité » en compte « prévention », en invoquant que « le travail, c’est l’émancipation ». Cependant, il continue de parler de « coût du travail », terme qu’on retrouve notamment dans les récentes déclarations de Muriel Pénicaud, ministre du Travail. Or, si le travail est quelque chose de positif, pourquoi utiliser le mot « coût » qui induit de la négativité, d’autant qu’il existe un terme simple qui correspond au même concept que « coût du travail » et qui existe depuis longtemps : « salaires bruts » (auxquels il faut ajouter les cotisations sociales patronales). On pourrait même parler de « rémunération du travail ».

Analysons dans le détail les idéologies sous-tendant de tels glissements du champ lexical. « Compte pénibilité » et « salaire » correspondent au point de vue du salariat. Tout travail contient une part de pénibilité (contraintes de présence, fatigue physique, fatigue nerveuse, pressions du management, etc.), et de ce fait « tout travail mérite salaire ». « Compte prévention » et « coût du travail » correspondent au point de vue du patronat :

  • Le travail des salariés permet aux entreprises, et donc au patronat, de réussir. Le travail n’a donc rien de pénible pour ce dernier, qui souhaite simplement éviter que les salariés n’aient des problèmes de santé trop graves, ce qui peut aboutir à des indemnités et à une perte d’image. Cette vision explique l’appellation de « compte prévention », qui correspond dans l’absolu à tout le contraire de la prévention, mais qui s’apparente pour le patronat à prévenir des risques financiers et juridiques : mieux vaut mettre le salarié en retraite anticipée plutôt que l’indemniser pour des conditions de travail inacceptables l’ayant rendu malade [1].
  • De la même manière, le terme « coût du travail » vient du patronat, les salaires étant désignés en comptabilité comme des coûts, car ils impactent négativement les bénéfices des entreprises.

En conclusion, le gouvernement ne voit pas réellement le travail comme quelque chose de positif : il suit une ligne idéologique donnée par des lobbies patronaux. Lorsque cette ligne correspond à une vision positive du travail, il en profite pour construire son image de « promoteur du travail ». Mais lorsque cette même ligne correspond à une vision négative du travail, il n’en change pas pour autant, et utilise des termes péjoratifs devenus courants.

Le changement de sens des mots, ou comment dérégler la boussole morale des citoyens

En plus du changement des mots eux-mêmes, les politiques, et in fine les citoyens, changent le sens des mots. Ce glissement sémantique est provoqué par l’utilisation de mots dans des contextes inappropriés, voire contraires à leurs sens de départ. Il est souvent justifié implicitement par le renversement de point de vue expliqué précédemment.

Par exemple, la ministre du Travail parle « d’action du gouvernement en faveur de la diminution du coût du travail », alors que l’action en question (réforme du droit du travail) risque d’appauvrir la majorité des citoyens. Présenter des mesures défavorables comme favorables (et réciproquement) est un classique de la société moderne, que ce soit en politique ou en management. Ce type de discours repose sur des adjonctions de mots fallacieuses (une action en faveur d’une mesure correspondant à une régression sociale), et se justifie par un point de vue minoritaire (comme expliqué, la baisse des salaires n’est intéressante que pour certains). Il s’agit d’inverser les repères des citoyens : inversion entre positif et négatif, inversion entre majorité et minorité.

Ce dérèglement de boussole utilise un processus de culpabilisation, basé sur une morale fallacieuse. Un exemple concerne le « courage politique » :

  • Dans une démocratie saine : le courage politique devrait être invoqué lorsque les politiques français résistent aux lobbies, tiennent leurs engagements, etc.
  • Actuellement, c’est plutôt l’inverse : les politiques obéissent en majorité à Bruxelles, et présentent le fait qu’ils militent pour une réduction des dépenses publiques comme du courage politique, en disant que cela va réduire leur popularité (ce qui est, in fine, faux, vu justement les manipulations sémantiques infligées aux citoyens). Les manques de courage (obéir à des organisations plus puissantes) et d’humanité (diminuer des dépenses nécessaires à la survie de beaucoup de citoyens de son pays) sont ainsi présentés comme du « courage politique ». Ainsi, le baromètre du Courage Politique classe les personnalités selon le risque des réformes auxquelles elles ont contribué en fonction de leur « risque politique » [2]. En première position, se trouve la loi travail (loi El Khomri) d’août 2016, dont le contenu est, à bien des égards, opposé aux promesses électorales de l’ancien président François Hollande.

L’inversion des valeurs se fait également en combinant une focalisation sur des sujets secondaires avec un nivellement par le bas. Prenons l’exemple de la baisse des salaires, baisse du « coût du travail » dans le langage actuel :

  • Le problème de départ, qui devrait être celui mis en avant par les politiques, est la pauvreté. Le chômage est un sujet secondaire (dans un sens logique), découlant de celui de la pauvreté : les personnes sans travail ne touchent plus de salaire, et donc risquent d’être touchées par la pauvreté. Cependant, c’est le sujet du chômage qui est mis en avant par les politiques, car c’est celui qui va permettre de faire un nivellement par le bas.
  • Ainsi, lorsque des salariés mal payés demandent une augmentation de salaire, ils sont souvent culpabilisés du fait qu’ils seraient « privilégiés » par rapport aux chômeurs. La baisse du « coût du travail » est présentée comme un moyen de lutter contre le chômage, en disant que de ce fait les patrons embaucheront plus facilement, alors que le lien entre niveau des salaires et nombre d’embauches est loin d’être établi. Ce qui est clair, par contre, c’est que les salariés s’appauvrissent, tandis que des grandes entreprises (et donc leurs dirigeants et leurs actionnaires) réalisent des bénéfices records (75 milliards d’euros de profits pour les entreprises du CAC 40) [3]. C’est tout « l’intérêt » du nivellement par le bas, et non par le haut.

Au final, la baisse du « coût du travail » correspond à aggraver le problème de la pauvreté, auquel elle devrait au contraire répondre. Ainsi, environ un tiers des personnes sans-abri ont un emploi, dont le salaire n’est même pas suffisant pour leur permettre de se loger [4], et abaisser le « coût du travail » renforce cet état de fait.

A cause de ces glissements sémantiques et de leurs impacts sur la population, on peut se demander combien de citoyens votent objectivement pour leurs intérêts.

Sources

[1] https://docteurzinzin.com/2017/07/10/compte-prevention/ Compte prévention : la promotion de l’inacceptable

[2] https://www.couragepolitique.fr/ Baromètre du courage politique

[3] http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/03/02/75-milliards-d-euros-de-profits-pour-le-cac-40_5087936_3234.html 75 milliards d’euros de profits pour les entreprises du CAC 40

[4] https://docteurzinzin.com/2017/07/20/droit-au-logement/ Droit au logement : le décalage entre façade et réalité

Un commentaire

  1. complètement d’accord avec ce texte. Suis à la recherche actuellement de réflexions sur le langage utilisé dans le management. Je m’explique : je bosse dans le médico-social, avec à la tête de l’établissement, un dirlo formaté au management. Je constate que c’est la même façon de parler que bcp d’autres, entre autre Macron et tout un paquet de quarantenaires formatés à la même sauce : peu d’idées noyées dans un verbiage manipulateur, mais agrémentées de méthodes déstabilisantes, contradictoires, …. Voilà, donc, si d’autres ce sont penchés là-dessuus, surtout s’il s’agit du secteur médico-social, je suis preneuse. merci beaucoup Bien à vous

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